Voyager : une thérapie?

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu un vide au plus profond de moi. Un trou noir, comme si quelque chose me manquait sans que je sache quoi. En grandissant, ce trou s’est peu à peu élargi créant ainsi une souffrance permanente avec laquelle j’ai dû apprendre à vivre. Bien que ce n’était pas toujours facile, le voyage m’est apparu comme la terre promise, une échappatoire. Très vite, parcourir le monde devenait une sorte de thérapie et avec le temps je me suis construit une idéologie de ce mode de vie, me fermant ainsi les yeux sur la chute qui me guettait de près.

// Tout a commencé adolescente. //

Bien que j’ai reçu énormément d’amour de mon grand frère et de ma mère, ma vie à l’école était un enfer. Ma différence de mentalité et familiale me rendait unique et différente auprès des autres enfants. Les moqueries et le harcèlement faisaient partie de mon quotidien et c’est à ce moment précis que j’ai su que je ne serais jamais à ma place dans cette société. J’ai eu beau vouloir m’intégrer, copier les autres filles, changer de tête ou de vêtements pour rendre ma vie moins pénible, ma vie devenait un calvaire avec le temps. Personne à qui en parler. Personne pour m’aider ou me sauver. Les adultes devaient dealer avec leurs problèmes d’adulte, et moi avec les miens. Arrivée à l’âge de 18 ans, je pensais que ma majorité m’amènerai la paix et de l’assurance. Finalement, rien ne changeait. Ma vie restait la même avec ce vide et cette souffrance qui m’accompagnait. Je me disais que rien ne me sortirai de ma peine et que je passerai le reste de ma vie à vivre ainsi.

Et puis un jour, ma perception du monde changea en un claquement de doigts. Je venais de vivre une aventure extraordinaire de deux semaines en Ecosse. Mon tout premier voyage en solitaire et en sac à dos. En l’espace de ces deux semaines, ma vie avait pris un autre tournant. Je ne ressentais plus de douleur. J’appréciai chaque instant. Je pouvais même être qui je voulais. Je pouvais être heureuse à 100%. J’étais dans ma bulle et personne ne pouvait me la briser. Un nouveau souffle commençait pour moi. Bien sûr en revenant chez moi, tous mes tracas revenaient à coup de vagues déchainées. C’est alors que je me suis dit que je devais continuer de voyager pour échapper à ce quotidien qui me faisait si mal. Je devais partir pour pouvoir vivre pleinement mes envies et ne plus jamais souffrir.

// Était-ce vraiment la solution? //

Aujourd’hui ça fait 9 ans que je voyage autour du monde avec mon sac à dos. Neuf belles années à découvrir des personnes incroyables, des paysages magnifiques, et des modes de vie différents. Lors de chacune de ces aventures, j’étais heureuse, épanouie, vivante. L’adrénaline que j’avais ressentie durant mon premier voyage, me suivait et me poussait à vivre plus. Mes souffrances n’existaient plus au cours de mes déplacements, j’arrivai même à oublier leurs existences. Mais une fois de retour à la maison, je déprimais pensant à tout ce que j’avais vécu et au bien-être que j’avais eu. Je me confrontais de nouveau à ma vie de montréalaise et à ses difficultés. Mon quotidien ne m’apportait aucune satisfaction. J’évoluai dans une société où je me sentais seule. Bien sûr, j’avais et j’ai encore des amis sur qui je peux compter mais à qui je n’ai jamais révélé cette facette de ma personnalité. Ici on me connaît comme une personne souriante, joviale, drôle, compatissante : « Laetitia est forte. Laetitia s’en sort toujours. Elle ne baisse jamais les bras. C’est une combattante! ». Cette image de moi que j’ai cultivé avec le temps m’a permis de me barricader et de me protéger d’une certaine façon. Je ne laisse jamais mes faiblesses sortir et je ne laisse jamais personne m’aider.

// Et pourtant… //

Ce rythme de vie, je m’y suis habituée. Petit boulot/voyage, petit boulot/voyage, petit boulot/voyage, etc. Chaque mois qui me séparait d’une nouvelle aventure me paraissait long et éprouvant mais la gratification finale d’un départ imminent en valait 1000 fois la peine. Le retour faisait toujours mal et la dépression petit à petit s’est créée. Un autre combat s’ajoutait à ma liste de souffrances. On se dit qu’on pourra vivre ainsi éternellement, si c’est ça que ça prend pour pouvoir se sortir la tête de l’eau. Mais à force de s’accrocher à cette idée et de se dire que cette porte de secours est parfaite, on finit par tomber de haut le jour où on se rend compte qu’elle ne l’est pas toujours. J’en ai eu malheureusement l’amère expérience.

Pour la première fois de ma vie, ma sortie de secours s’est avérée est un mur de briques sur lequel j’ai foncé tête baissée et où je me suis gravement blessée. Ce rythme que j’avais mis tant d’années et d’énergie à créer s’effondrait devant mes yeux. Ma ligne de vie se brisait et ce qui était devenu ma thérapie n’existait plus. Le fait de devoir abandonner un voyage, de se faire rapatrier, de devoir renoncer, de comprendre que tous ses plans et ses attentes ne se réaliseront pas devenait des coups de poignard en plein cœur. Les aléas du voyage comme on dit. On croit pouvoir tout contrôler, tout gérer et surmonter, mais ce n’est pas la réalité. À ce moment-là, on se dit qu’il nous reste les amis, la famille pour nous supporter et nous relever. Mais non. Nous restons seul car personne ne sait la douleur que l’on traine depuis tant de temps. Personne ne sait ce que le voyage représente à notre vie. Personne ne comprend. Personne ne voit. C’est alors que ce trou noir qu’on avait réussi à colmater, explose. Toute la frustration, la colère, tous ces souvenirs, tous ces non dit, toute cette souffrance que l’on pensait avoir mis de côté ressortent comme une bombe nucléaire laissant tout son entourage dans l’incompréhension total. Bien évidement, on est supposé être fort, jovial, heureux. Après tout, c’est l’image que l’on a donné aux autres durant toutes ces années.

Pour la deuxième fois de ma vie, j’ai envisagé la mort comme étant la solution à tout ça. La colère, la douleur, l’incompréhension de mes proches, m’amenaient dans une solitude si intense qu’il n’y avait que moi qui pouvait m’en sortir. Mais la dépression ne vous rend pas forte, ni combattante, elle vous fait sombrer. Il faut alors se demander par étape qu’est-ce qu’on souhaite réellement. Qu’est-ce qui nous ferait du bien. Mais rien. Rien ne vient. Le néants total. Et puis, assit sur une chaise vous commencez à réfléchir au meilleur moyen de ne plus souffrir, vous vous effondrez en larme, vous n’arrivez plus à respirer, ni à vous calmer. Lorsque soudain à travers la solitude et l’envie de partir, vous recevez un simple texto d’une personne qui vous dit qu’elle vous aime. La lumière à travers les ténèbres.

// L’amour. Est-ce cela finalement la solution? //

Après cet épisode sombre, je me suis relevée. Ça m’aura pris plus de 8 mois pour me remettre sur pieds. En revenant à Montréal, j’ai remis de l’ordre dans ma vie. J’ai nettoyé tout ce que je pouvais. J’ai pris le temps de réfléchir à ce qui me permettrait de retrouver cette adrénaline dans mon quotidien. J’ai fait des rencontres qui m’ont fait grandir et aimer la vie. Je me suis finalement ouverte à mon entourage. Je leur ai tout raconté du début à la fin. J’ai pratiqué autant d’activités plein air que j’ai pu pour finalement me rendre compte que ma dose d’oxygène quotidienne se trouvait là. Plus besoin d’aller à l’autre bout du monde pour pouvoir respirer. Enfin, je trouvais mon équilibre. Tant d’année à chercher quelque chose qui se trouvait juste devant moi. Le voyage reste tout de même ma passion et mon rythme de vie. Pour rien au monde je n’arrêterai de voyager car cela m’a rendu la femme que je suis aujourd’hui : ouverte, indépendante, aimante, et débrouillarde. Je suis devenue une citoyenne du monde. Alors oui, je vais continuer d’explorer la terre, mais je ne considèrerai plus le voyage comme une thérapie, car finalement, c’est en m’accrochant à cette idéologie que j’ai failli ne plus jamais me relever.

Je continue aujourd’hui à vivre ma vie avec passion et enthousiasme. Je n’ai plus peur d’avancer ou même d’avoir des enfants à qui transmettre cet amour du monde. Je me relève plus forte que jamais, prête à affronter les différentes embuches de la vie. Bien sûr le chemin est long et je ne me débarrasserai jamais vraiment de mes vieux démons, mais je peux néanmoins apprendre à vivre avec, différemment.

 

17 réflexions sur “Voyager : une thérapie?

  1. J’aime tes mots, je compatis avec tes maux et je te remercie d’ouvrir une brèche dans ma propre réflexion. Mon ultime remède, c’est les câlins, alors je t’en fais un gros de loin mais tout aussi fort.

  2. Ps: Grace à tes bons conseils, j’ai pleinement profité de mon séjour à la Casa Zen… et j’ai assumé mon envie de ne pas bouger, merci pour ça aussi 😉

  3. Très touchant ce que tu écris là !! Et oui même de très loin et même si je ne commente ou ne répond pas à tout ce que tu publie, je suis de tout coeur avec toi!! Grosse pensée pour toi et continue de kiffer !! gros bisous
    ps: j’ai retrouvé des vidéos dossier de Montréal

  4. Wow!! Je suis sans mots. C’est, dans mon cas, ce que je fais. Le voyage étant une drogue pour moi, j’en ai besoin de plus. Je remet beaucoup sur les épaules de mes voyages la solution fasse à mon ennui de vivre un mode de vie sédentaire au Québec. un article qui me pousse à réfléchir.

  5. Salut Laetitia, tes billets personnels sont toujours aussi forts.

    Je suis aussi en plein questionnement sur mon rapport au voyage. J’ai des tendances dépressives et le voyage est toujours ma bulle d’insouciance dans un quotidien pesant et angoissant. Malgré tout, la frénésie de voyages (toute proportions gardées) dans laquelle je me suis lancée ces dernières années a comme un goût d’insatisfaction… comme si le voyage seul ne me permettait pas d’être comblée.

    Ma solution est d’essayer de me construire un quotidien gratifiant pour apprécier la vie entre les voyages. Pas simple !

    Je t’embrasse et courage à toi. Je connais les idées noires aussi… N’hésite surtout pas à en parler à un professionnel de santé qui ne te jugera pas si elles reviennent.

    1. Audrey toujours aussi contente de lire tes commentaires! Je te rassure j’ai aujourd’hui de l’aide et quand j’ai des idées noires je sais vers qui me diriger. 🙂
      Mais je vais beaucoup mieux et mes activités plein air m’aident énormément dans mon développement. C’est un défi de chaque jour mais j’arrive tout de même à m’épanouir dans mon quotidien.
      Merci pour tes douces paroles et tes encouragements ça me touche.

  6. Ça fait réfléchir.. Je fuis également mes démons depuis un certain temps et les voyages me permettent d’oublier. Je traverse la période difficile que tu as traversé, retour brutal alors que je réalisais le rêve de ma vie. Mais je ne pense qu’à une chose repartir justement, pour fuir ce retour. Peut-être que je me trompe…
    Merci à toi pour ce superbe partage,
    Amitiés, Yann.

    1. Tu es retourné en france??? J’espère que tu vas bien. Je n’ai pas tout suivi. Si tu as besoin de parler hésite pas je sais exactement ce que tu traverses.

  7. Oui je suis rentré le 31décembre. Je vais bien, enfin je crois. Dépression.. Mais ça passera. Je t’expliquerai en Mp. Situation très compliquée, inimaginable..
    Amitiés, Yann.

  8. Je suis heureuse de savoir que tu vas mieux , c’est tellement difficile de remonter la pente mais avec le temps on apprend à s’écouter et petit à petit on découvre qu’on peut laisser certaines choses derrière nous et d’autres à vivre avec. Il y a 8 ans je suis progressivement tombée dans une dépression, il aura fallu 1 an pour aller mieux et mieux gérer ces crises d’angoisses . Aujourd’hui je profite de chaque instant et j’accepte le fait qu’il y a des jours où ça ne va pas .
    C’est pas facile d’en parler alors je t’admire de t’être ouverte comme ça !
    Gros bisous et profite de chaque instant, la vie est belle !

    1. Je me dis qu’en parlant ça aidera peut-être d’autres personnes dans ma situation. L’écriture m’aide à mettre des mots là où la parole n’y arrive pas. Et aujourd’hui je peux mieux avancer dans mes projets. 🙂
      Je t’envoie pleins de bisous, j’espère que tout vas bien de ton côté aussi!

  9. Bonjour, j’écris ce commentaire de l’autre bout du monde… grâce à FB , pas de frontière. Le fait de voyager, lorsqu’il est une fuite ne peut être une thérapie, à un moment on se retrouve face à soi même et obligé de faire enfin face à ses démons, ce que tu as eu enfin le courage de faire avec force et détermination. Je te souhaite une belle vie et ….maintenant, l’écriture comme thérapie ?
    Amicalement du sud de la France .

    1. On finit toujours par faire face à ses craintes et ses peurs. Mais une fois que l’on a franchi le mur, on ne peut qu’avancer.
      L’écriture m’aide beaucoup au quotidien, c’est comme libératoire.

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